Longue journée

Il est onze heure et onze minutes, avec toute la peine du nombre, vient à moi la fin de matinée. Les heures jusque là – comme un chapelet rouillé – s’égrainaient chacune longues et péniblement vers leur but. Un merle noir récite sa litanie vagabonde sur un bout de cime de figuier tortueux. L’été, lui annonce son départ et travaillant une révérence dans son coin par des prémices orageuses, instille en nous sa douce humidité fiévreuse qui sent bon la terre mouillée et l’humus.

Le temps creux s’allonge avec l’élasticité d’une guimauve sous des talons de passants distraits – je les observe depuis un autre monde – trop occupés à courir après leur ombre et leur montre, tels de petits pantins affolés, évitant le retard des flaques et la pluie.

Un bruit sourd. Le parquet craque sous mes pieds timides. Je souris. Puis gifle trois notes sur un piano mal accordé. La musique se joue de moi mais moi, je ne sais pas en jouer. Des volutes boisés de cèdre et de cire d’abeille embaument l’atmosphère. M’emmènent vers des hier et des automnes passés à la bougie au crépitement de la cheminée. La lumière dorée caresse, chauffe encore, elle semble nous désirer quand même sous un ciel bas et couvert. Des trésors flottent dans l’air et s’annoncent nombreux. Je le sens et les respire et cela m’enivre. Il est l’heure. Il ne fait pas froid, il fait plutôt chaud bien que pluvieux d’ailleurs.

Je divague. Une onde me frôle et me ramène à l’instant, frisson, voyage, vertige, nuage, où iront nous marcher dès demain alors? L’idée m’inonde de questions et cent réponses se bousculent à la seconde embrassées à leur propre songe et m’ennuient. Fébrile, un souvenir me hante. Il me parle d’un moment qui n’est pas mort et reviendra encore. Du fond de mon lit, le long de ma peau tendre, court une larme qui roule et pousse comme une mousse près de la roche fleurie. Et par le coup d’un sel qui érafle l’œil et sa soie – tombant des nues – je vois flotter une traine souple sur des courants d’airs frais mais crus. Tourne vire et chavire la concordance des temps, j’implore l’horloge, ses aiguilles sous des tonnerres de rage explosent. Et à l’imparfait des bombes et du drame, discrète, son âme triste – un peu violette – joue avec une perle parme.

Fin de la rêverie.

La peur fracasse la chair humaine, la pétrit comme de la pâte à pain. Et fend comme un poirier déchiré par la foudre, son écorce ouverte en deux comme un fruit mur à point. Et bien qu’une note acide se risque à rebondir entre les surfaces des tambours trop lisses. Ma patience donnant à mes liqueurs la noblesse du grand vin a ses limites et met une claque vive aux visages à la face mondaine, aride ou trop polie. Entre deux fenêtres une lueur écarte les volets, gratte à la vitre et perce sa cachette, la dénonce et dit vas y, fonce! Lui ouvre les paupières et sous des cils courageux balayent la mesure et la poussière. Les jours et les regrets. Au fond de la saison – elle pleure – son bonheur forcé à partir et qui l’a quittée. Elle devra prendre au corps et à cœur celui d’après. C’est sur. Avant que ne sonne le glas du registre grave et la fin du chapitre prochain. Il faudra attendre et prendre un autre train. Pour que la bonne heure puisse avoir le dernier mot…

Il est à peine midi. Longue journée. Commencée trop tôt.

Aurélia Delescluse, Fleurs de l’Une ©